Dossar: «Nous avons fait beaucoup en peu temps et avec très peu de moyens»

Le ministre des affaires étrangères, Mohamed Bacar Dossar, a accordé cette exclusivité à notre Karibu Hebdo pour faire le bilan de son action. Il évoque à cette occasion la rupture des relations diplomatiques entre Moroni et Téhéran.

Monsieur le ministre, quel bilan dressez-vous trois mois après votre installation à la tête de  de la diplomatie comorienne?

Il faut se souvenir que notre pays est entré dans un long processus électoral qui a commencé fin 2014 avec les élections législatives et communales, pour se poursuivre avec les élections présidentielles et des gouverneurs. Cette longue période électorale s’est traduite par une certaine démobilisation de l’administration publique. Donc la première chose à faire a consisté à remettre l’administration au travail, remobiliser les énergies au-delà des positionnements politiques des uns et des autres. Cela s’est traduit par l’établissement de l’état des lieux des ministères. Pour ce qui concerne le ministère des Affaires étrangères, dans la foulée, nous sommes allés plus loin avec une première esquisse d’un plan d’action semestriel.

Ce travail a été complété par la mise en place au niveau du ministère d’un nouveau système de suivi-évaluation en cours d’appropriation par les cadres du ministère. Pour tout le gouvernement, cet effort de programmation a été complété et précisé par le Plan d’action intérimaire et la stratégie du gouvernement, deux exercices conduits par le secrétaire général du gouvernement, M. Hamadi Idarousse et le commissaire au Plan M. Fouad Goulam.

Sur le plan purement diplomatique, le président Azali Assoumani a marqué la présence des Comores à l’échelle internationale en participant à un certain nombre de sommets internationaux tels que celui de l’Union Africaine à Kigali, de la Ligue des Etats Arabes à Nouakchott, de la COI à Maurice, lors de l’investiture du nouveau secrétaire général, et dernièrement au forum de Coopération Japon – Afrique (TICAD) qui a eu lieu au Kenya. Il a également effectué le petit pèlerinage à la Mecque où il a été reçu par le roi d’Arabie Saoudite.

Lors de ces sommets, il a eu l’occasion de rencontrer de nombreux homologues et des hauts dignitaires pour renforcer les relations bilatérales. Nous avons ainsi pu progresser avec la signature de l’accord pour la mise en place d’une commission mixte avec le Sénégal. Un accord que j’ai signé avec mon homologue sénégalais à Kigali. J’ai aussi reçu l’aval du gouvernement pour la signature d’un accord similaire avec la Tanzanie. Le texte a déjà été approuvé par les deux parties, il ne reste plus qu’à fixer une date et un lieu de signature. Avec Maurice, le texte est prêt, nous allons le soumettre à la partie mauricienne.

Avec l’accord du gouvernement, nous avons, au ministère des Affaires étrangères, relancé la coopération régionale avec l’île sœur de La Réunion dans le cadre du programme INTERREG OI. Ce qui s’est traduit concrètement par une mission aux Comores du Conseil Régional de La Réunion conduite par Mme Faouzia Ben Vitry, déléguée à la Coopération, fin août, et par la visite à Moroni du président du Conseil Régional de l’île de La Réunion, M. Didier Robert. A l’occasion de cette visite j’ai signé avec lui un protocole d’accord sur la convention cadre relatif au Programme INTERREG OI.

Les Comores sont donc engagées formellement dans ce programme de coopération régionale financé par l’Union européenne et nous espérons très rapidement des retombées positives sur notre développement socio-économique.

Sur le plan de la coopération régionale, je dois également citer notre participation active à l’IORA (Indian Océan Reem Association), organisation qui regroupe vingt cinq pays du bassin de l’Océan Indien, de la Côte Est africaine, en passant par les pays du Golfe arabo persique, les pays d’extrême orient, jusqu’en Australie. Pour la première fois, les Comores ont abrité un atelier de l’IORA.

Pour finir, je dois signaler l’accord de don aux Comores pour un montant de 6 milliards 700 millions que j’ai signé à Beijing avec le ministre chinois du Commerce dans le cadre de la réunion des coordinateurs pour le suivi du forum de coopération sino-africain.

Globalement, je peux dire que nous avons fait beaucoup en peu temps et avec très peu de moyens.

Comment expliquez-vous le radicalisme engagé contre la république d’Iran, alors que Téhéran a beaucoup œuvré dans le pays?

Il ne faut pas oublier que cette démarche est le fait du régime précédent qui est allé très loin sur cette voie. C’est une rupture avec la ligne diplomatique traditionnelle comorienne depuis l’indépendance, ligne qui s’est  toujours inscrite dans la modération et l’ouverture amicale tout azimut envers tous les pays.

Je voudrais rappeler que nous avons un différent territorial avec la France, mais que jamais aucun dirigeant comorien n’aurait songé à rompre les relations diplomatiques avec ce pays, parce que notre diplomatie a toujours prôné le dialogue au lieu de la confrontation. En outre, notre diplomatie s’inscrit dans les grandes orientations et les positions prises collectivement dans les organisations internationales auxquelles nous sommes membres, je veux parler notamment de la Ligue des Etats Arabes et de l’Union Africaine. Il est triste de constater ces divisions dans la Umma Islamia, tous ces attentats qui tuent des innocents, toutes ces guerres fratricides, notamment en Syrie, en Irak et au Yémen. Beaucoup de pays musulmans connaissent la pauvreté et la déstabilisation, alors que dans l’ensemble les pays musulmans regorgent de richesses. Nous, pays arabo-musulmans, nous devons donc prôner la paix, la fraternité et la solidarité entre nous et mettre fin aux conflits et aux divisions.

Certains dirigeants du parti Juwa expriment leur insatisfaction vis-à-vis des nominations des directeurs généraux à 99,99% grands comoriens, partagez-vous cette opinion ?

Il faut analyser cette situation à la lumière de notre système constitutionnel ou tel que de nombreux comoriens le comprennent y compris des intellectuels. Quand l’ancien Président Sambi s’est porté candidat à la primaire, la Cour constitutionnelle lui a répondu que sa candidature n’était pas recevable car il n’est pas un ressortissant grand-comorien. Donc, même la Cour constitutionnelle pense que les îles exercent le pouvoir de l’Etat à tour de rôle, sous entendu à leur profit. On a vu avec le régime précédent un fort accent insulaire. Dans cet état d’esprit, il est normal que certains grands-comoriens pensent que c’est leur tour et que certains anjouanais attendent le prochain. Il faut repenser le système pour consolider l’unité nationale et sortir de cette vision insulaire.

C’est sur cette voie d’un tel sectarisme que des gens disent que le torchon brûle entre vous (Juwa) et CRC. Qu’en dites-vous?

Ce n’est pas le cas, parce que le parti JUWA est un des rares partis véritablement national. Donc ce parti ne peut pas avoir des revendications de type insulaire. Par contre, je ne nie pas le fait qu’il y ait des frustrations sur le partage des postes dans la coalition qui nous unit avec la CRC. Nous avons en effet deux ministères, un secrétariat d’Etat et un commissariat. C’est normal que les alliés de la CRC demandent un certain rééquilibrage et ce n’est pas simplement JUWA qui le demande il y a aussi les autres formations politiques de l’alliance tels que Orange, Chuma etc.

Le parti Juwa étant la formation politique populaire du pays, n’y a-t-il pas un risque de rupture avec Azali s’il continue à nommer des Grands comoriens dans les hautes responsabilités de l’Etat ?

Comme je l’ai dit précédemment il n’y a pas de revendication insulaire dans un parti comme JUWA qui est un parti national. Il faut analyser cette situation comme la conséquence de notre système constitutionnel ou tel que certains le comprennent : un système qui veut que chaque île exerce le pouvoir à son profit, à tour de rôle.  Par contre, comme je l’ai dit précédemment, il y a une demande pour un certain rééquilibrage dans la répartition des postes au sein de l’alliance qui a porté le président Azali au pouvoir. Je ne pense pas que ce problème peut conduire à la rupture au sein de la coalition et en tout cas je ne le souhaite pas.

Ces derniers jours on voit Riad intensifier plus que jamais ses aides pour les Comores, est-ce la fin immédiate de relations entre nous et la République perse?

Comme je l’ai expliqué, la fin des relations entre l’Iran et les Comores date du régime précédent. Elle a été actée par la rupture officielle des relations diplomatiques entre les deux pays. Il ne peut pas y avoir de rupture après la rupture. Quant à l’aide de l’Arabie Saoudite on ne peut que s’en féliciter et remercier ce pays ami.

Comme chaque année, les Comores reçoivent des pays amis des bourses pour les étudiants. Comment ont-elles  été reparties cette année ?

Ce n’est pas le rôle du ministère des Affaires Etrangères de gérer des bourses. C’est plutôt celui du ministère de l’Education. Donc cette année la gestion des bourses a été transférée au ministère de l’Education nationale même si le ministère des affaires étrangères a été associé. Je crois savoir que cette année, pour ce qui est des bourses octroyées par le Royaume du Maroc, les bacheliers qui ont obtenus des mentions ont été privilégiés.

Pouvez-vous expliquer pourquoi la République Populaire de Chine reste toujours notre grand ami généreux?

Je crois que la Chine a une ambition pour l’Afrique et que les chinois sont prêts à travailler avec les africains dans le cadre d’un véritable partenariat gagnant-gagnant. La Chine a toujours été généreuse envers les Comores, car il ne faut pas oublier que la Chine est elle-même confrontée à des problèmes de développement et de pauvreté, notamment dans ses zones rurales. La Chine cherche aussi à avoir la place qui lui revient à l’échelle internationale en tant que puissance économique et démographique. La Chine a aussi intégré que l’Afrique est la dernière frontière en terme d’opportunités d’affaires et qu’elle recèle d’immenses potentialités.

Quelle signification donnez-vous aux plus de 30 000 morts inhumés entre Anjouan-Mayotte, alors que  la République Française est chargée de notre sécurité extérieure?

La question est de savoir si nous devrions avoir des accords militaires avec un pays avec lequel nous avons un différent territorial. C’est en effet contradictoire, mais les relations entre la France et les Comores ne sont pas simples. Au-delà de cet accord de défense, qui date du lendemain de l’indépendance des Comores comme avec de nombreuses anciennes colonies françaises du continent africain, il ne faut pas oublier que la France garantit notre monnaie dans la cadre de la zone euro, que le français reste notre langue d’enseignement et de travail et que de nombreux comoriens ont la double nationalité sans oublier les liens de sang qui se sont tissés à travers les nombreux mariages mixtes. C’est une relation complexe que l’on ne peut pas examiner sous la seule facette de l’accord de défense. Espérons simplement qu’un jour nous trouverons une solution à cet épineux problème.

Après Bob Denard, quel sens donnez-vous aux accords de défense entre Moroni-Paris,  dans un pays qui a tourné la page des coups d’Etat militaires ?

Les accords de défense entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique ne sont plus ce qu’ils ont été au début des indépendances. La France, par la voix du président Sarkozy, a voulu sortir de tête à tête entre elle et ses anciennes colonies. C’est ainsi que les accords ont été revus pour les placer dans le cadre d’un partenariat entre l’Europe et l’Afrique, plus particulièrement entre l’Union Européenne et l’Union Africaine. En principe, l’Europe s’est engagée à aider l’Afrique à se doter de ses propres forces de défense et de maintien de la paix, c’est le sens des brigades en attente en cours de mise en place dans les différentes régions de l’Afrique. Les Comores sont membres de la brigade de l’Afrique de l’Est. La France ne devrait plus intervenir militairement pour maintenir ou changer les régimes politiques dans les pays africains. Par contre, en cas d’agression extérieure, la France pourrait intervenir à la demande des autorités légitimes des pays africains signataires.

Quelles retombées notre pays peut s’attendre dans les jours à venir, à la suite de votre rencontre avec Didier Robert, Sénateur et Président de la Région Réunion ?

La coopération avec l’île de la Réunion, mais aussi avec les autres pays de l’Océan Indien à travers le programme INTERREG OI, offre de nombreuses opportunités si les Comores savent se montrer proactifs. Mais en attendant, les futures étapes sont la signature de la convention-cadre actuellement à l’étude et l’ouverture d’une antenne de la région Réunion à Moroni. Il y a de nombreux domaines de coopération qui peuvent être bénéfiques pour les Comores, dans la formation supérieure et technique, les échanges commerciaux et les partenariats d’affaires, dans le transport aérien, le développement du tourisme, le développement des énergies renouvelables et la protection de l’environnement. Dans tous ces domaines, il y a des intérêts communs et l’île de la Réunion a déjà développé de l’expertise et du savoir-faire qu’elle est prête à partager avec les Comores, de plus les financements existent.

Propos recueillis par Nabil Jaffar

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